Jean-Paul Gaillard

in revue Cahiers Critiques de Thérapie Familiale et de pratiques de réseau. De Boeck université. Bruxelles 2009, n° 42 Le couple dans tous ses états.

(Avertissement : les dessins représentant les objets-miroir ne "pasent" pas sur ce site. Vous pourrez les trouver dans le texte original, sur Cairn par exemple.)

 

La mutation sociétale en cours montre aujourd’hui, tant au niveau des individus que de celui des couples, des familles et même des équipes, l’émergence de configurations psychosociétales suffisamment caractéristiques pour mériter de la part des thérapeutes systémiciens qu’ils se souviennent de leur grand-père à tous que fut Gregory Bateson et produisent un effort de modélisation anthropologique leur permettant de se mouvoir sur des terrains où leur repères habituels sont devenus obsolètes et contreproductifs.

Nous sommes quelques uns à nous attacher, depuis quelques années, à décrire ces configurations émergentes chez l’individu (Fourez 2004, 2007 / Gaillard 2004, 2008) ; il me semble que, dans ce registre, le couple contemporain mérite tout particulièrement notre attention, tant à chaque instant il n’hésite pas à appeler le thérapeute à la rescousse.

A vrai dire, au fil des dix dernières années, beaucoup de mes collègues et moi-mêmes ont vu s’inverser sur leur agenda le nombre des familles et celui des couples. Par le passé, les familles y venaient en tête, aujourd’hui les couples les dépassent très largement en nombre. De même, par le passé, les couples sonnant à nos portes appartenaient le plus souvent à la classe des 40/50 ans et se plaignaient de l’usure du temps. Aujourd’hui, les couples formés depuis six mois ou un an ne sont pas rares ; une amie thérapeute systémicienne, alors que je lui faisais part de cette surprenante précocité, m’a dit avoir reçu un jour un jeune futur couple : ils projetaient de se mettre en couple !

L’usure du temps n’est donc globalement pas le problème des couples « mutants » : ils viennent plutôt nous demander un mode d’emploi.

J’ai pris le parti, pour évoquer la question de la mutation en cours, de désigner par « monde finissant » le monde dans lequel les femmes et les hommes de la génération des 40-70 ans ont grandi et par lequel ils se sont façonnés ; je désigne par « monde naissant » ce monde qui émerge sous nos yeux et qui semble exercer une influence décisive sur les plus jeunes d’entre nous.

 

Le processus identitaire dans la mutation psychocociétale en cours.

  1. L’identité dans le monde finissant :

Une identité construite sur l’appartenance.

Dans le monde finissant, l’identité de chacun se construisait sur un mode strictement appartenanciel (Neuburger 1995). Cela signifie que nos identités se construisaient à travers nos groupes d’appartenance : famille, travail, militance, loisirs, etc. l’injonction sociétale qui présidait à cette forme de l’identité peut se résumer ainsi : « tes groupes d’appartenance te prêtent tes identités à la condition que tu pratiques suffisamment les rituels d’appartenance de chacun de ces groupes – souviens-toi que le collectif passe avant l’individu ! ». Une pratique suffisante de ces rituels permettait aux membres d’un groupe de s’identifier mutuellement comme appartenant à ce groupe, elle leur permettait aussi de distinguer et d’identifier d’autres groupes d’appartenance et de savoir comment se comporter avec certains d’entre eux.

Ce mode de production de l’identité semble être aussi ancien que le sont les insectes sociaux, puis les mammifères. Francisco Varela (1994) remarquait, concernant les fourmis, que lorsqu’on neutralise les moyens trophollactique d’une fourmi (les échanges intermandibulaires par lesquels les fourmis se reconnaissent comme appartenant à la même société), ses congénères ne la reconnaissent plus -elle devient immédiatement un morceau d’environnement sans signification sur lequel on peut marcher ; pire, si vous l’affublez du parfum d’une autre fourmilière, ses congénères la détruisent immédiatement, puisqu’ils ont « reconnu » une étrangère sur leur territoire.

Sur ce plan, il semble que l’humanité jusqu’à la présente mutation, n’ait guère progressé : dans les mondes où l’identité des individus est régie par des règles d’appartenance à un groupe, tout manquement perçu à ces règles se solde par rétorsion et exclusion ; toute appartenance à des groupes autres que les nôtres, exhibée à travers des signes et insignes explicites, est par définition considérée comme a priori suspecte, voire provocatrice et adversive.

Cette logique « identité-appartenance » a conduit à un processus de pseudo-spéciation, c'est-à-dire à ce que les différents groupes en viennent à se définir comme des espèces à part entière et, donc, à se conduire avec les autres groupes comme s’ils étaient d’espèces différentes. Cette logique de pseudo-spéciation est co-génératrice des pires violences intergroupes, dont le culmen est la « purification ethnique » ; les génocides Juifs, Arméniens et Tutsis en sont les illustrations actuellement les mieux documentées.

L’institutionnel.

De même, la logique « identité-appartenance » semble avoir occupé une place importante dans la production de l’Institutionnel, qu’il est possible de voir comme un processus de complexification-solidification progressive de cette logique, dans son étroit couplage avec le Religieux.

Probablement est il important de souligner que le développement du monde finissant se superpose étroitement avec le développement des institutions. Ce monde fondé sur l’appartenanciel est aussi celui de l’institutionnel. Il est de fait en totalité structuré par l’institutionnel, c'est-à-dire par les effets de la Loi, de l’autorité de mode paternel et du hiérarchique vertical.

Le couple d’hier : un couple institutionnel.

Le couple, dans le monde finissant, constituait la plus petite institution de la société. Conjointement institutionnalisé et sacralisé par la République et par l’église, il se devait d’être la matrice de la famille. Chacun des partenaire savait avoir à renoncer à une part de ses plaisirs et prérogatives personnels au bénéfice du bon fonctionnement de l’institution-couple. Non pas que les conjoints aient toujours accepté de gaieté de cœur de se plier à ce rituel, mais cela faisait partie de la règle du jeu de l’identité appartenancielle. Les régulations dans ce type de couple étaient donc avant tout de mode institutionnel, avec ou sans témoin. L’étirement du temps entre passé et futur, l’identité de mode appartenanciel, l’autorité de mode paternel, la culpabilité par principe, l’injonction à l’intime sexuel (Fourez 2004, 2007, Gaillard 2007) se ponctuaient mutuellement, produisant un contexte favorisant puissamment la durée de vie de l’institution-couple. Nous savons tous que, depuis le dernier tiers du 20ième siècle, l’institution-couple a commencé à s’affaiblir au point que les divorces sont peu à peu devenus le destin de près de 40% des mariages et que le nombre d’enfants par famille a notablement diminué.

 

  1. l’identité dans le monde naissant :

Une identité autonome et, peut-être, planétaire.

Depuis une trentaine d’années, le monde occidental voit disparaître les uns après les autres de grand rituels appartenanciels comme le service militaire, le mariage, les rituels festifs familiaux, les rituels de politesse, etc. Service militaire et mariage relevaient d’une confirmation de l’appartenance à la République et au Religieux institutionnel ; les rituels festifs familiaux relevaient de l’appartenance familiale ; les rituels de politesse relevaient d’une appartenance sociétale prônant l’inhibition de l’agressivité et le développement des émotions sociales (Coenen 2006).

Le lien social tel que nous étions habitués à le percevoir se dilue et disparaît peu à peu.

Aujourd’hui, ces injonctions appartenancielles ont disparu de la dynamique identitaire qui contribue actuellement au façonnement psychosociétal des « mutants », au bénéfice d’autres injonctions, radicalement différentes : « Toi seul peut et doit forger ton identité ! », « Ta responsabilité sociale se résume à ton développement personnel », « tu te dois d’être radicalement autonome », injonctions assorties d’un paradoxe différent de celui que nous avions à assumer : « tu dois être toi ! ».

Le façonnement psychosociétal des mutants relève clairement de l’individualité radicale, ce que nous appelons, avec une connotation morale négative, « individualisme » : de fait, l’individu, à présent défini comme prioritaire dans son rapport au collectif, gagne en liberté tout en rencontrant des contraintes nouvelles.

À observer les très jeunes mutants, il semble que l’appartenanciel n’ait pas disparu, mais que les injonctions sociétales dont il est l’objet le fassent migrer du groupe humain restreint vers le planétaire : les enfants d’aujourd’hui me semblent se sentir appartenir à la planète, soit l’inverse de ce que nous avons joué. En bon cartésiens, nous étions certains que la planète nous appartenait, avec les effets délétères que nous connaissons. (Descartes n’écrivait-il pas : « je pense qu’on peut parvenir à une philosophie pratique par laquelle nous pourrions nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. »).

La fin de l’institutionnel.

Là où le monde finissant se déclinait clairement comme étant le monde de l’institution et les sujets du monde finissant comme des rouages, contraints ou adhérents, de cet institutionnel et des rituels qui en étaient la manifestation, le monde mutant semble se produire comme une attaque frontale contre le monde institutionnel. Sa progression se mesure en effet au degré de désinstitutionnalisation du paysage. De fait, l’institutionnel étant l’expression même de la prééminence du collectif sur l’individu, il ne peut que disparaître au fur et à mesure de la production individualisante du monde mutant.

couples mutants, une connexion délicate et instable.

La dissolution quasi-aboutie du lien de mode appartenanciel a laissé place, entre des êtres structurés sur le mode « individu », à un lien de mode connectique, dont la particularité est qu’il se doit de laisser quasi-intacts les espaces de développement personnel des protagonistes, espaces devenus vitaux dans la mesure où ils s’imposent en tant que supports de la nécessaire mise en visibilité personnelle, du déploiement suffisant du moi des individus, de la présentation de soi, dirait Bernard Fourez (Fourez 2004).

Le couple sous la forme que nous lui connaissions disparaît, les régulations dans ce nouveau type de couple ne sont plus de mode institutionnel, elles sont essentiellement de mode émotionnel, de sorte que s’y produit un processus de négociation aussi continu que tendu.

La nécessité de visibilité individuelle ayant transformé l’espace de l’intime en espace de l’extime, le couple mutant se doit en outre d’exhiber suffisamment son extime de couple, c'est-à-dire s’exhiber « jouissant » (Melman 2001) ; cette exhibition, pour montrer de l’efficace, doit s’étendre à un univers aussi large que possible. L’internet, porno ou non, et les pratiques échangistes y pourvoient de plus en plus.

 

Thérapie avec le couple mutant.

Il n’y a pas de sujet de la danse !

Francisco Varela, avec son concept d’enaction (1989), Henri Atlan avec son concept d’auto-organisation (2000), ont bien mis en évidence que, dans nos interactions quotidiennes avec notre environnement humain et non humain, nous co-produisons une « danse » dans laquelle les actions des uns sont en permanence co-déterminées par les actions des autres et réciproquement. De fait, une modélisation du couple, de la familles, des équipes, sur ces bases se montre très productive en thérapie.

Longtemps avant ces travaux princeps, Gergory Bateson écrivait : « toute communication est à la fois un message et un ordre. ». Sur le « on ne peut pas ne pas communiquer » largement diffusé par Watzlawick, il faut donc préciser « on ne peut pas ne pas s’influencer mutuellement », à quoi j’adjoindrai un corollaire que je crois fondamental : « on ne se voit pas se comporter ».

Ces deux derniers aphorismes, s’ils sont rarement énoncés, constituent, dès ses débuts, le cœur de la thérapie systémique : de fait, ils sont au centre du style stratégique de Jay Haley et du style structural de Salvador Minuchin.

C’est à la suite de ces deux derniers aphorismes que j’en propose un de plus : « il n’y a pas de sujet de la danse ».

De la danse interactionnelle incessante à laquelle nous participons, émergent des significations, du know how (Varela 2003), du savoir comment se comporter ensemble. Il n’en émerge pas des sujets de leurs actes (des sujets de leur désir, aurait dit Lacan), mais seulement un accordage, des coordinations d’actions, dont certaines, par le jeu d’un deutéro-apprentissage, se stabilisent pour devenir des habitudes interactionnelles, voire des rituels.

Jay Haley (1993), avec ses cinq toujours précieuses questions :

1- sur la façon dont les membres de la famille qualifient leurs propres communications.

2- sur la façon dont les membres de la famille qualifient les communications d'autrui.

3- sur les problèmes de leadership dans la famille.

4- sur le problème des alliances dans la famille.

5- sur le problème de l'acceptation des responsabilité et donc du blâme pour ce qui va mal.

nous permet aujourd’hui encore de « voir », dans nos thérapies, certaines modalités de coordinations d’actions devenues des modes redondants de fonctionnements familiaux, des « règles implicites », sachant qu’à ce niveau, pour reprendre une remarque de Mara Selvini, la dichotomie « conscient-inconscient » et « somatique-psychique » n’a plus aucun intérêt (l’expérience princeps de Minuchin avec une famille porteuse de diabète en fut une superbe illustration (Minuchin 1998)).

Les objets miroir.

Dans un précédent article (2006), j’ai présenté deux objets graphiques que j’ai appelé « objets miroirs » pour ceci que les personnes et les familles auxquels je les propose, semblent s’y coupler sur un mode « miroir » : ils s’y « voient » instantanément, avec pour effet chez eux l’émergence d’un sujet de la danse.

Cette fonction miroir est en permanence à l’œuvre dans les métaphores dont usent souvent les thérapeutes systémiciens à l’adresse des familles et des couples avec lesquels ils travaillent. La conditions étant, bien entendu, qu’elles se montrent, du point de vue des patients, comme étant un miroir de leur danse. Nous avons ainsi vu émerger des sujets de leur danse, chez « le pangolin et la panthère noire », chez « l’huître et le haut-parleur » ou encore chez « les splendides duélistes ». ces couples s’étaient emparés de ces métaphores que nous leur avions proposées et s’étaient ainsi soudain « vus » se comporter. Et ce « se voir se comporter » se constitue systématiquement comme information c'est-à-dire comme changement.

La différence entre la métaphore et les objets miroirs tient à ceci qu’une métaphore convient difficilement, voire pas du tout, à un processus de généralisation, là où les objets miroirs semblent se coupler, pour chacun d’eux, à une situation quasi-universelle telle que le deuil et le lien mère-enfant (Gaillard 2006).

Un objet miroir pour les couples mutants.

Les objets miroirs sont d’une extrême simplicité graphique : une courbe en sept sections pour le processus de deuil, deux ronds entrelacés associés à quatre flèches pour le lien mère-enfant et, nous allons le voir, six ronds pour les couples mutants.

       
     
 

Couple institutionnel

 
 

 Nous l’avons vu, le couple institutionnel obéit à ceci que chacun des partenaire sait devoir renoncer à une part de ses plaisirs et prérogatives personnels au bénéfice du bon fonctionnement de l’institution-couple seule garante du lien d’appartenance de madame et monsieur à leur couple. Dans ce monde d’hétéronomie, les personnes vont chercher les motifs de leurs actions hors d’eux-mêmes, dans une autorité extérieure à laquelle ils se soumettent.

       
     
 

Couple mutant

 
 

L’injonction psychosociétale actuelle quant à la production identitaire contraint les individus à se produire comme non-appartenants, comme personnellement responsables de leur développement individuel. Dans ce monde de l’autonomie, les individus vont chercher les motifs de leurs actions à l’intérieur d’eux-mêmes : ils ont de fait autorité sur eux-mêmes et ne se soumettent qu’à leurs besoins personnels tels qu’ils sont sociétalement déterminés les concevoir.

 

           
         
 

Pas de couple

 
 

Il s’agit là de la figuration de deux individus que rien en relie plus.

Anne et Gilbert. Ils ont la petite trentaine et sont ensemble depuis un peu plus d’un an, pacsés (Pacte Civil de Solidarité) depuis trois mois. Gilbert aurait préféré un mariage en bonne et due forme, à la mairie et avec les familles ; il a dû céder à Anne pour laquelle c’était rien ou, à la rigueur un pacs et pas de fête.

Gilbert n’arrive pas à faire comprendre à Anne ce qu’est un « vrai » couple, avec des habitudes communes, des petits rituels, un chez-soi comme un nid qui devra sans trop tarder abriter des enfants.

Anne n’arrive pas à faire comprendre à Gilbert ce qu’est un « vrai » couple, avec d’abord des territoires et prérogatives bien distincts, des espaces et des activités personnels dont chacun doit se remplir, et des espaces communs dehors, avec les amis.

Gilbert désespéré a trompé Anne, pas de gaieté de cœur mais pour lui montrer de quoi peut souffrir un « vrai » couple. Quand il le lui a appris, très coupable, elle l’a gentiment consolé, lui disant que ce n’est pas si grave ! S’il en avait besoin pour son épanouissement, c’était bien de le faire et si elle en sentait le besoin un jour, elle le ferait aussi.

Gilbert, totalement désorienté, a donc provoqué ce rendez-vous chez un thérapeute de couple. Il envisage une séparation, dont Anne ne saisit pas l’objet.

Nous avons avec Anne et Gilbert l’illustration caricaturale d’un appariement particulièrement problématique entre un institutionnaliste et une connectiviste.

Quand je vois arriver ce type de couple à mon cabinet, j’évite à présent de leur proposer le bel outil qu’est le protocole invariable de Philippe Caillé : dès la phase 2 (sur 10), en effet, je constatais avec effroi que les tableaux de rêve qu’ils me présentaient (ce par quoi les membres d’un couples doivent montrer au thérapeute ce qui rend leur couple reconnaissable entre mille, le niveau mythique du modèle de leur relation), étaient absolument non appariables. Nous en restions le plus généralement à la séance intermédiaire (séance au cours de laquelle le thérapeute « déprimé » pose la question de savoir si le couple va ou non prendre le risque de lever le voile sur l’être du troisième fauteuil, cet être -le couple- auquel ils obéissent à leur insu).

Sophie et Gérard. Ils ont la trentaine et sont ensemble depuis six ans. Gérard a obtenu de Sophie qu’ils fassent deux enfants qui ont actuellement quatre et trois ans. Ils ne sont ni mariés ni pacsés, bien que Gérard aurait aimé l’un ou l’autre ; il a cédé sans difficulté à Sophie dans la mesure où les enfants constituaient à ses yeux un lien suffisamment fort pour leur couple.

Bien sûr, Gérard n’arrive pas à faire comprendre à Sophie ce qu’est un « vrai » couple, dans le même temps que Sophie n’arrive pas à faire comprendre à Gérard ce qu’est un « vrai » couple.

Sophie, désespérant de faire comprendre à Gérard qu’il est vital pour chacun d’eux de disposer d’un espace suffisant de développement personnel l‘a trompé, pas de gaieté de cœur mais pour lui montrer jusqu’où peut aller un « vrai » couple dans l’autonomie de chacun. Quand elle le lui a appris, Gérard et son monde se sont littéralement écroulés, Gérard est au fond du trou.

Sophie qui aime Gérard et n’envisage évidemment pas de le quitter, en est très peinée. Elle a donc provoqué ce rendez-vous chez un thérapeute de couple.

Entre Gérard l’institutionnaliste et Sophie la connectiviste existe un lien amoureux suffisamment fort pour qu’ils acceptent de se pencher ensemble sur leur couple.

Je leur propose donc mes petits ronds :

Gérard se situe instantanément dans les ronds entrelacés, dans le même temps que Sophie se situe tout aussi rapidement dans les ronds accolés.

Ensemble, ils désignent les ronds séparés comme figurant bien leur situation actuelle, telle qu’elle les inquiète.

Sophie ajoute qu’elle tente parfois de grimper dans les ronds entrelacés pour faire plaisir à Gérard, mais elle s’y sent rapidement si mal à l’aise, si à l’étroit, qu’elle éprouve des difficultés à respirer. Dans ces moments, Gérard lui parait lourd à supporter.

Gérard ajoute quant-à lui que lorsque Sophie tente d’imposer la posture connectique, il se sent abandonnée par elle et ne peut s’empêcher de voir de l’égoïsme dans cette façon qu’elle a de privilégier des moments personnels. Il lui arrive même, dans ces moments, de se demander si elle aime vraiment ses enfants.

La question de l’ethos.

Entre institutionnaliste et connectiviste, une bonne volonté des protagonistes, pour évidente qu’elle soit, ne suffit pas à ce qu’émergent des solutions. En effet, d’un ethos à l’autre, l’incommensurabilité reste la règle. Les solutions passent donc nécessairement par un apprentissage de niveau trois selon Bateson : apprentissage sur les contextes des structures de nos apprentissages, en d’autres termes une révolution copernicienne.

Gregory Bateson l’anthropologue, s’est attaché à approfondir le concept culturaliste de Personnalité de base, en s’appuyant sur ce double concept d’Ethos et d’Eidos (Bateson 1985 épilogue in Bateson 1977).

Ethos : Bateson définit l’ethos comme la classe des apprentissages émotionnels et interactionnels qui aboutissent, chez les membres d’une société donnée, à une même façon de se comporter entre eux et de communiquer leurs émotions.

Il reprend donc le concept de personnalité de base par lequel les anthropologues culturalistes mettaient en évidence ceci que les membres d’une société donnée montrent une même façon de voir les choses et de se comporter, dans certaines situations typiques. Bateson enrichit donc le modèle culturaliste en poussant la description beaucoup plus loin. Il décrit en effet ce façonnement à son niveau psychosociétal et évoquant « un système culturel unifié d’organisation des instincts et des émotions des individus. » (Bateson 1977).

Eidos : Bateson définit l’eidos comme la classe des apprentissages cognitifs qui aboutissent à une même façon de percevoir les choses chez les membres d’une société donnée. Il opère ici une remarque d’autant plus importante que le modèle standard de la perception et de la cognition se montre extrêmement pauvre sur ce point. Bateson souligne ainsi que :

  • le processus perceptif ne se résume pas à une prise de vue de type photographique ou filmique : en fait, nous construisons les objets de nos perceptions ;
  • cette construction de nos objets de perception s’opère certes sur le fond de nos organes sensoriels, mais aussi à partir de « tout un éventail de présuppositions qui feront partie de l’image finale.» (Bateson 1970 p. 38). Nos perceptions sont donc façonnées tout autant par ces présuppositions d’ordre culturel que par nos organes des sens.

Eidos et ethos sont donc, selon Bateson, deux classes d’apprentissages rassemblant les multiples apprentissages qui façonnent les modes cognitifs, émotionnels, interactionnels et communicationnels, que les membres d’une société donnée vont effectivement pratiquer comme si cela relevait de leur nature, ce qui les empêche radicalement d’interroger les particularités propres à leur culture de ces modes cognitifs, émotionnels, interactionnels et communicationnels.

Ainsi, dans les régions touchées par l’actuelle mutation sociétale, non seulement tous les mutants montrent une même façon de voir les choses et de se comporter, dans certaines situations typiques, mais leurs instincts, leurs émotions et leurs perceptions, leurs modes d’appréhension pour soi et d’expression pour les autres sont organisés à partir de règles différentes ce celles qui président aux modes d’appréhension pour soi et d’expression pour les autres dans le monde finissant… et ni eux ni nous ne sommes capables de concevoir ces modes d’appréhension et d’expression autrement que comme relevant de notre nature.

Conclusion.

Ces précisions sont précieuses en ce qu’elles balisent clairement les enjeux de la thérapie, qui ne relève de rien moins que d’un enrichissement paradigmatique pour les deux protagonistes. Ils doivent ainsi devenir « transcontextualistes », apprendre à voir les choses sous deux angles au moins, ce qui n’est pas une mince affaire : seuls ceux dont l’amour n’avait pas pour seule condition la soumission de l’autre à l’ethos de l’un y parviennent.

Références bibliographiques.

Atlan H., Encyclopedia Universalis 2000

Bateson G., Vers une écologie de l’esprit (2 tomes) Seuil 1977.

Bateson G., La nature et la pensée Seuil 1970.

Coenen R. : éduquer sans punir. ERES 2004.

Descartes R., in discours de la méthode, sixième partie, cité par Nicolas Grimaldi dans « Vérité scientifique et vérité métaphysique chez Descartes » in La vérité est-elle scientifique ? Séminaire interdisciplinaire du Collège de France, 1991, Editions Universitaires, Paris, page 24

Fourez B.: Personnalité psychofamiliale, personnalité psychosociétale. In revue Thérapie Familiale vol. 20 n°3, 2004 

Fourez B.: les maladies de l’autonomie. In revue Thérapie Familiale vol. XVIII n°4, 2007 

Gaillard J-P.: Réducteurs de variété en psychothérapie : les objets miroirs. In revue Thérapie familiale. vol. XXVII n° 1 - 2006.

Gaillard J-P.: Sur le façonnement psychosociétal en cours : enjeux psychothérapeutiques et éducatifs. In revue Thérapie familiale. vol. XXVIII n° 4 - 2007.

Gaillard J-P.: S’il te plait, dessine-moi un mutant! In Journal du Droit des Jeunes n° 280, décembre 2008.

Haley J. 1963 : Stratégies de la psychothérapie, ERES 1993.

Melman C. L’homme sans gravité, Denoel 2001.

Minuchin S. 1974 : Familles en thérapie, ERES 1998.

Neuburger R. Le mythe familial, ESF 1995.

Varela F. Autonomie et connaissance, Seuil 1989.

Varela F. et Maturana H. L’arbre de la connaissance, Addison-Wesley France 1994.

 

 

 

Sites de recherche et réflexion systémique à consulter régulièrement :

MCX-APC

Le réseau « Intelligence de la Complexité » est soutenu et organisé par deux associations-sœurs : l’Association Européenne pour la Modélisation de la Complexité (MCX) et l’Association pour la Pensée Complexe (APC), toutes deux présidées par deux complices de toujours : le Pr. Jean-Louis LE MOIGNE pour la première et le Pr. Edgar MORIN pour la seconde, deux références mondialement incontestées dans les registres de la pensée complexe.
Le site web MCX est une véritable mine d’or en matière de références bibliographiques. En outre, MCX-APC organise chaque année un Grand Débat réunissant les chercheurs les plus innovants en la matière : vous disposez dans ce site d’un échantillon vidéo de ces Grands Débats (MCX GRAND DEBAT 2006).

IDRES

L’IDRES, créé et animé par Jacques BEAUJEAN, est un site dédié aux praticiens de la systémique, thérapeutes, mais aussi tous les travailleurs sociaux concernés par cette approche. Sa particularité et son extrême richesse tient à ce qu’il offre une énorme quantité d’articles in extenso et qu’il est un site wiki totalement interactif. A visiter régulièrement, donc. L’IDRES, basée à Liège (Belgique), est aussi un institut de formation à l’adresse de qui souhaite acquérir une formation complète de thérapeute systémicien.

SICS

La Société Internationale des Conseillers de Synthèse, crée et animée par Armand BRAUN, offre un site de prospective et de réflexion économico-sociétale de grande valeur. Le site SICS dispose d’une riche bibliothèque, à consulter régulièrement.

 

Projet d'établissement 2002 du CNRS français :

"S'attacher à la complexité (…) c'est reconnaître que la modélisation se construit comme un point de vue pris sur le réel, à partir duquel un travail de mise en ordre, partiel et Ccntinuellement remaniable, peut être mis en œuvre"